Passer à l’attaque! – Livre des cinq anneaux, Miyamoto Musashi

Que nous apprend le guerrier qui n’a jamais perdu un duel?

Miyamoto Musashi a consacré toute sa vie au combat, aux duels à l’épée longue, sans perdre une seule fois. Il a développé son propre style, avec une épée dans chaque main. Sa vie a été très mouvementée et vous voudrez sans doute chercher une de ses biographies, ou des descriptions de ses duels les plus célèbres. Personellement j’ai un faible pour le manga Vagabond, bien qu’il ne soit pas rendu très loin dans la vie de Musashi. En fin de vie, il a décidé de devenir un homme complet, pas seulement un guerrier mais aussi un connaisseur du bouddhisme, un peintre et un auteur. C’est à cette âge avancé qu’il s’est mis à écrire les secrets de sa force dans le Livre des cinq anneaux. Pour lui, l’art de manier l’épée était la « Voie de la Stratégie ». Penchons-nous sur la stratégie de l’homme qui ne perdait jamais.

Le Livre des cinq anneaux

« Une stratégie immature causera beaucoup de peine. »

Livre de la terre

Musashi commence par énumérer toutes les sciences, tous les arts de sa société (menuiserie, archerie, agriculture…) pour en arriver à la « Voie du guerrier ». C’est le bushido. Il définit simplement la Voie du guerreir comme l’acceptation résolue de la mort. C’est choisir la mort dès qu’on a à choisir entre la vie ou la mort. L’homme commun, le pleutre, est prêt à tout pour survivre un jour de plus, mais le guerrier a mûrement réfléchi à sa mort, et se considère déjà comme un cadavre avant même de commencer sa mission ou sa tâche, ou de lancer une attaque. Étrangement, le terme de Voie de guerrier ne réapparaîtra plus vraiment dans le reste du livre.

Musashi préfèrera mentionner encore et encore la « Voie de la stratégie ». Si l’art de menuiserie est la « Voie du menuisier », l’art du maniement de l’épée longue serait la Voie de la stratégie. Pourquoi? Parce que cet art se distingue de tous les autres, puisque l’épée longue est l’arme (outil) le plus difficile à manier et maîtriser, est l’arme qui peut être employée dans le plus grand nombre de situations, et que vaincre un homme en duel implique les mêmes techniques qu’en vaincre 10 000 dans une guerre. La Voie de la stratégie, c’est l’art du rythme. C’est identifier le temps opportun.

Pour lui, la stratégie est une activité autant physique que mentale, puisqu’elle se confond avec l’art martial qu’est le maniement de l’épée. Sa Voie de la stratégie implique de se pratiquer tous les jour avec une épée longue, mais selon lui, le maître finira par voir la Voie de la stratégie en toute chose.

Sa Voie de la stratégie se résume bien par ces quelques conseils présents dans son Livre de la terre :

  • Évitez les pensées malhonnêtes
  • La Voie se trouve dans l’entraînement
  • Devenez familier avec chaque art
  • Apprenez la Voie de chaque profession (agriculture, commerce, archerie, menuiserie…)
    • Un exemple : Le contremaître, , tient compte des abilités et des limites de chacun de ses employés, vis auprès d’eux, ne leur demande jamais quelque chose de déraisonnable. Il connaît leur état, leur motivation, et les encourage si nécessaire.
  • Distinguez gain et perte dans chaque chose que vous entreprendrez
  • Développez un jugement et une compréhension intuitives pour chaque chose
  • Percevez les choses qui ne peuvent être vues
  • Portez attention même aux chose triviales
  • Ne faites rien qui soit inutile
Livre de l’eau

L’eau s’adapte, sait prendre la forme du terrain ou de son récipient. On retrouve plusieurs conseils généraux dans ce chapitre:

  • Que votre esprit ne soit pas influencé par votre corps, et que votre corps ne soit pas influencé par votre esprit
  • Ne soyez pas trop enthousiaste. Ne manquez pas d’enthousiasme non plus.
  • Ne laissez pas l’ennemi voir votre état d’esprit
  • Développez un regard où vos yeux voient des deux côtés sans avoir à bouger. Il appelle ça la perception forte et la vue faible
  • Quand vous tenez une épée dans votre main, votre intention de couper votre ennemi, par tous les moyens, doit primer. Si vous attaquez, bloquez, défendez,  faites le de manière à couper l’adversaire dans le même mouvement.
  • Musashi insiste beaucoup sur l’entrainement quotidien avec l’arme la plus difficile, l’épée longue
  • « Aujourd’hui est une victoire sur ce que vous étiez hier; demain sera une victoire sur des hommes inférieurs »
Livre du feu

Soyez comme le feu, soyez toujours à l’offensive. Il faut toujours avancer, sans céder un centimètre.  On est ici dans les livre le plus intéressant, qui s’attaque au coeur de l’affaire: comment écraser l’autre et le terrifier? En brisant le « rythme » de l’ennemi. L’entraînement quotidien au duel d’épée vous apprendra comment y parvenir. Cette leçon vaudra autant pour vaincre un seul homme que 10 000.

Choisissez le terrain qui vous avantage. Tenez vous sur une position toujours legèrement plus elevée que celle de l’adversaire. Faites bouger l’ennemi, mènez-le vers des endroits inconfortables, instables, déséquilibrants, sans le laisser souffler ou regarder ses environs. Il doit être sous votre contrôle. Le général doit voir ses ennemis comme des pions, il les déplace à volonté exactement comme il le fait avec ses propres troupes.

Soyez celui qui est à l’offense. Prenez l’initiative.

Si jamais c’est l’ennemi qui attaque, ne paniquez pas, mais feignez la faiblesse, ou feignez que vous allez esquiver sans contre-attaquer. Si l’ennemi relaxe en voyant cela, c’est le moment de frapper. Si l’ennemi vous attaque, contrôlez-le, emmenez-le là où vous avez des chances de gagner. Ce que Musashi espère, c’est qu’avec l’expérience on apprenne à comprendre à l’avance toutes les attaques de l’adversaire. Dès qu’il initie un coup, on voit quel coup est prévu, et on l’empêche. Il faut frapper pendant que l’ennemi est en mouvement (mais avant qu’il finisse son coup!) Si vous n’avez pas l’expérience pour lire les intentions de l’autre en un regard, demandez-vous d’où il provient. Où a-t-il étudié? Il a été formé dans quel style?

Quant à vous vous voudrez rester illisible. Évitez d’employer la même attaque deux fois, et ne l’utilisez jamais trois fois. Ça sert à causer la confusion dans le camp d’en face. « Si l’ennemi pense aux montagnes, attaquez comme la mer. S’il pense à la mer, attaquez comme la montagne »…

« Traversez le gué! » Au combat comme dans la vie, dès qu’on voit un chemin pratiquable, on fonce! Ignorez vos amis qui voudraient rester confortables de leur côté du gué. Dès que les conditions sont réunies, que vous connaissez vos forces, que vous avez discerné les capacités de l’ennemi, foncez et saississez l’opportunité qui se présente. Aucun point faible de votre adversaire ne doit rester inexploité!

À l’attaque, poursuivez l’ennemi, ne lui laissez pas le temps de souffler! Il finira par s’effondrer (comme une bâtisse, la première ligne d’une armée…) C’est ce que Musashi appelle la perte de leur « rythme ». Dès que l’autre faiblit ou s’effondre, attaquez, attaquez encore et encore sans leur laisser une seconde pour s’en remettre. Achevez le faible, écrasez-le totalement pour qu’il ne revienne jamais vous menacer (Machiavel n’aurait pas mieux dit) Il faut éviter cet instinct humain, qui est de croire que l’ennemi est fort, et que nous devrions nous retenir. Il faut voir la position dans laquelle l’ennemi se trouve, mais de manière réaliste. Si vous avez la force d’exploiter sa faiblesse, attaquez immédiatement.

Enfin, Musashi nous explique comment lorsqu’on peine à avancer, que les forces sont égales:

  • Le combat peut durer éternemellement quand vous et l’ennemi utilisez la même technique. Changez soudainement pour une tactique inattendue (mais appropriée), pour le tuer par surprise
  • L’ennemi cache son jeu? Vous ne comprenez ni ses intentions ni ses capacités? Feintez une attaque. Jaugez-le selon ses réactions.
  • Votre attitude contagieuse, comme les baillements. Soyez relaxé et calme au point où ça se transmet à l’ennemi. Quand vous voyez qu’il est détendu, frappez soudainement.
    • (Le calme, l’ennui, l’hésitation et la négligeance téméraire sont contagieux)
  • Soyez illisible. Attaquez lentement plusieurs fois, puis devenez soudainement un attaquant rapide.
  • Gâchez le rythme de l’ennemi. Donnez le coup de grâce quand son esprit n’arrive pas à ce décider sur ce qu’il doit faire.
  • Terrifiez-le (Musashi parle des cris que poussent les armées avant de charger)
  • Rappelez-vous, vous devez toujours avancer et pousser l’offensive. Si c’est impossible, collez-vous à l’ennemi. Ne le lâchez pas et une opportunité devrait se présenter.
  • Frappez les extrémités mal défendues (bras et jambes d’une personne, flancs d’une armée).
  • Vous ne savez pas quoi faire? Changez votre manière de penser. Si vous regardiez les menus détails, mettez-vous à penser globalement. Soyez prêt à passer de l’un à l’autre jusqu’à ce qu’une opportunité devienne visible.
Livre du vent

Livre du vent est le livre des écoles et techniques du maniement de l’épée. Musashi dit qu’il faut voir ce que font écoles concurrentes. On doit savoir ce que les autres écoles enseignent, tout en sachant qu’elles sont inférieures, partielles, qu’elle ne sont pas aussi pures que Voie de la stratégie de Musashi. Musashi ajoute qu’il ne faut pas avoir un esprit étroit, aux idées préconçues. Je crois qu’il fait ici référence à ce trait des gens les plus intelligent : pouvoir considérer honnêtement une idée concurrente, sans l’adopter.

Les écoles de stratégie rivales paraissent viciées aux yeux de Musashi, elle auraient des idées préconçues, des « attitudes ». Généralement, cette attitude (ou réflexe) est défensive, car les guerrier veulent se terrer dans un chateau et attendre une attaque, pensent avant tout à réagir, à contrer ou fuir l’autre. La vraie Voie de la Stratégie est au contraire « l’attitude de ne pas avoir d’attitude ». Notre but devrait être de prendre les devants. De forcer l’ennmi à obéir à notre esprit, pour le pousser sur un terrain qui le déstabilise. Ça se fait en fixant votre regard sur le coeur de l’ennemi. Pas sur des détails. Quel est le rythme du combat? Quelles sont vos opportunités? Vers quoi se tourne l’esprit de l’ennemi? Quelles sont les conditions sur le champ de bataille?

Pour ce qui est de votre état d’esprit, restez imperturbable. Si l’adversaire est téméraire ou furieux, faites le contraire et restez calme. Ne soyez jamais influencé par l’adversaire. L’entraînement permet d’atteindre cet état d’esprit. L’ennemi quant à lui devra être attaqué si constamment que son esprit et son rythme seront troublés et inopérants.

Livre du néant

Le livre du néant est le plus court et le plus étrange. On y voit l’attrait qu’il avait pour le bouddhisme dans ses dernières années de vie:

Le guerrier doit connaitre ce qui n’existe pas (néant). Le néant n’est pas ce qui nous semble impossible à comprendre sur le coup (ça, ce n’est qu’une simple confusion). La compréhension du néant s’atteint par bouddhisme ou simple bon sens. Quand on voit les choses de manière suffisamment large (abstraitement?), on finit par conclure que la Voie est le néant, et que le néant est la Voie. (J’avoue ne pas savoir s’il parle ici de la Voie du guerrier, ou de la Voie de la stratégie, des deux, ou de toutes les Voies/arts humains…)


Disons que le livre final, sur le néant est plus difficile à utiliser que les autres. Mais je crois avoir réussi à rassembler tous les conseils pratiques pour faire de vous un meilleur stratège.

À noter que Musashi a aussi écrit un guide expliquant comment vivre seul, en suivant notre propre route, et pas celle qui a été tracée par d’autres avant nous :

  1. Accepte chaque chose pour ce qu’elle est
  2. Ne recherche pas le plaisir pour lui-même
  3. Ne préfère pas une chose à une autre
  4. Pense peu à toi-même, et pense plus au monde
  5. Détache toi du désir pendant toute ta vie
  6. Ne regrette aucune de tes actions
  7. Ne sois jamais jaloux
  8. Ne sois jamais attristé par une séparation
  9. Les plaintes et les ressentiments sont inappropriées
  10. Ne sois pas contrôlé par l’amour ou le désir
  11. Ne recherche pas la beauté en toute chose
  12. Sois indifférent au lieu où tu vis
  13. Ne recherche pas le bon goût dans la nourriture
  14. Ne garde pas des possessions qui ont cessé de t’être utiles
  15. N’agis pas simplement par obéissance aux coutumes
  16. N’amasse pas d’armes, et ne t’entraîne pas avec plus d’armes que celles qui te sont utiles
  17. Ne crains pas la mort
  18. Ne cherche pas à posséder une fortune à un vieil âge
  19. Respecte les dieux sans t’attendre à ce qu’ils t’aident
  20. Tu peux abandonner ton corps, mais n’abandonne jamais l’honneur
  21. Ne t’écarte pas de la Voie

(Le site Bold & Determined a écrit un article qui essaie de moderniser ces 21 consignes)

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