Donnez aux foules ce qu’elles demandent! – Gustave Le Bon

L’homme raisonnable qui arrive avec un discours déjà écrit va se faire laminer

Avec les années j’ai croisé sans cesse le nom de la Psychologie des foules de Le Bon. Je suis forcé d’admettre qu’il a prédit à merveille notre époque, nos sociétés où le pouvoir se trouve entre les mains des masses. Et ça ne date pas d’hier! La politique de son temps était très proche de la notre, au moins depuis la Révolution française. Ce qui m’a stupéfié dans ma lecture, c’est qu’il semblait décrire exactement les méthodes de Donald Trump et même d’Emmanuel Macron, avec plus d’un siècle d’avance! Voyons maintenant comment un orateur assez malin attire, retient et contrôle des foules d’admirateurs :

Hypnotiser les foules

Parler en public, c’est une scéance d’hypnose de masse. Le secret, c’est de ne pas avoir un texte tout préparé. Ouvrez grand les yeux. Scrutez les visages. Quel mot, quelle ligne produit un bel effet? Si une formule marche, répétez là encore et encore.

Autant définir ce qu’est une « foule » avant d’aller plus lion. Le Bon dit que la foule est Tout groupe de gens rassemblés, attentifs et réceptifs à un discours. Peu importe leur nombre. Peu importe leur provenance. Dix savants qui regardent une démonstration scientifique dans un salon de thé ne diffèrent pas d’un auditoire de milliers d’ouvriers écoutant Trump. La seule différence c’est l’anonymat. Les dix savants, s’ils sont amis ou se connaissent, risquent de rester un tantinet plus calmes. Lorsqu’on peut être reconnu, même dans un groupe ou une foule, on sait qu’on n’est responsable de nos actes. L’anonyme au milieu d’une émeute, lui, saura qu’il peut se lâcher.

C’est que la foule nivèle. Les gens peuvent varier en intellect (l’un est un génie, l’autre est très quelconque), mais sont proches en caractère (même inconscient/cerveau reptilien, même héritage culturel). Le simple fait de les assembler et de tourner l’attention de tout le monde dans une direction, c-à-d d’en faire une foule, efface leur individualité. Leur intelligence est mise en veille. L’inconscient, homogène, identique pour chacun d’eux, prend le dessus. Ce qui écoute l’orateur, ou ce qui agit dans une foule, c’est ce que tout le monde a en commun. L’inconscient, le peu d’intelligence de base qu’ils partagent tous. Le plus bas dénominateur commun!

Les membres de la foule deviennent incapables de raisonner. Ils sont impulsifs, irascibles, leurs émotions sont changeantes, violentes et intenses. Ils vont agir tout de suite, sans la moindre préméditation, incapables de dominer leurs réflexes ou leurs émotions du moment. Même la peur ne les retiendra pas, puisque se sachant nombreux, ils se sentiront toujours en position de force. Puisque leur raison est éteinte, ils ne s’intéressent qu’aux images, qu’aux émotions, qu’aux idées réduites à leur plus simple expression…

Voilà l’occasion en or pour l’orateur qui veut exploiter la foule. Puisque c’est leur inconscient, qu’une faible partie de leur cerveau qui écoute, il peut les hypnotiser. On peut implanter des idées dans leurs têtes, que ce soit pour les pousser au crime ou aux actes les plus désintéressés, comme les croisades ou les révolutions. Il est d’autant plus facile de les diriger que la foule a l’intelligence d’un enfant.

La foule est sujette aux CONTAGIONS d’idées

Comme en hypnose, une suggestion suffit. Par exemple, dans une foule de croisés qui peine à défendre Antioche, l’un d’eux suggère qu’il a trouvé la Sainte Lance qui a percé le Christ. Il convainc une personne, puis quelques uns autour de lui. La foule, très suggestible comme l’hypnotisé, répand une idée aguichante et excitante comme celle là, jusqu’à ce que la contagion atteigne tout le monde. C’est que la foule est dénuée d’esprit critique. Même un trucage minable va la convaincre. Le subjectif et l’objectif ne sont pas distingués, et toute image qu’on invoque dans leur esprit est acceptée totalement et immédiatement. Personne ne vérifie ou ne cherche à voir la Sainte Lance, puisqu’ils l’ont déjà imaginé dans leur tête, suites aux suggestions des autres. L’image qui a surgi dans leur tête suffit comme « preuve ». Le Bon donne un exemple de cette faiblesse psychologique avec le cas des mères qui se trompent en croyant recon

naître le corps de leur enfan

t mort à la morgue. Le corps d’un inconnu est devant eux, mais leur inconscient a déjà été stimulé et troublé par la suggestion des policiers : « est-ce le corps de votre enfant? »

La « logique » des foules m’a aussi rappelée celle des rêves et des hypnotisés. Le Bon la compare aux logiques douteuses, rapides, comme celle de l’esquimau qui voit du verre pour la première fois. Puisque la glace est transparente et fond sur la langue, forcément le verre transparent

sera froid lui aussi et fondera de la même manière! Cette pseudo-logique est propice aux manipulations. L’ouvrier qui se sait exploité par son patron acceptera sans peine que tous les patrons sont des explo

iteurs. Suggérez des associations simplistes, et aucune foule ne trouvera que vous exagérez.

Quelles idées vont prendre racine?

Les foules ne raisonnent pas. Elles ne pensent qu’en terme d’images qui les terrifient ou les attirent au point de les pousser à agir dans un certain sens. Ça me rapelle Scott Adams, pour qui le candidat le plus visuel dans ses discours ressort toujours gagnant d’une élection. C’est pourquoi les discours devront être simples. Toujours, toujours simples. Les associations d’idées bancales qui se basent sur les émotions vont toujours l’emporter sur les raisonnem

ents. Mais quel discours d

evra-t-on offrir à la foule?

Essentiellement, elles peuvent gober pratiquement n’importe quoi, mais Le Bon nous fournit quelques pistes :

  • Les foules veulent des héros légendaires, pas des portraits réalistes des hommes du passé tels qu’ils ont vraiment été.
  • Les foules chasseront l’orateur qui posent une contradiction. Pas de bémols, pas d’aveux, pas de liste des défauts de votre projet. Une foule accepte ou rejete ENTIÈREMENT une idée.
  • Les foules sont conservatrices. Tout désordre ou révolution est temporaire, car elles espèrent un retour à l’ordre. Concrètement, ne faites que des changements cosmétiques, changez les noms des institutions mais ne les transformez pas.
  • Aucun signe de faiblesse, comme devant un fauve.
  • Les foules respectent l’autoritarisme et l’intolérance. Elles méprisent la pitié.
  • Les foules sont désintéressées et peuvent être totalement dévouées à un idéal.
  • Il faut préparer le terrain. La Révolution française n’a été rendue possible que par la présence préalable des idées des Lumières.
  • Les idées devront êtres simplifiées. Les idées des Lumières étaient complexes, elles ont fini par devenir « liberté, égalité, fraternité ».
  • Une grosse victoire, un gros miracle, un crime horrible, un espoir. Une multitude de petits exemples va les faire ronfler d’ennui.
  • Les foules sont facilement fanatisées par un mot vague et court. Il suffit d’associer ce mot à une utopie que les gens pourront visualiser comme ils l’entendent : « socialisme », « liberté », « démocratie »…
  • Chaque société a sa tradition. Vous ne vendrez pas la même idée à une foule de québécois et à une foule d’anglais.
  • Trouvez l’idée dont l’heure est venue. Sinon, travaillez pendant des décennies pour donner du prestige à votre idée.
  • Un mot change de sens selon l’époque.
  • Changez le nom de ce qui est devenu insupportable au peuple pour faire baisser la pression. « Taille » a fini par être désignée par « taxe foncière » pour atténuer la grogne populaire.
  • Trouvez la grande idée d’une civilisation, la roche mère qui persiste même si les révolutions chassent les idées de surface. Le recours à l’État et sa centralisation seraient la roche-mère des Français, pour Le Bon.

Le Bon décrit aussi le parcours d’une idée qui finit par conquérir les foules :

1) Haute idée, créée par la haute société (philosophes)
2) Cette idée est sans influence dans la sphère qui l’a vue naître (élites, haute société)
3) Leaders et agitateurs de foule sont saisis par cette idée, endoctrinés
4) Créent une secte neuve qui promeut une version neuve, changée (simple) de cette Idée
5) Contagion dans les masses, qui déforment encore plus l’idée (encore plus simple)
6) Quand l’idée est très populaire, elle retourne en haut et conquiert les élites

Le socialisme est l’exemple parfait de ce processus. Je sens qu’au XXIe siècle, la mémétique nous aidera à complémenter les théories de Le Bon, pour savoir exactement comment les idées deviennent populaires.

Le tribun de la plèbe idéal

La foule, qui ressemble à l’enfant comme je le disais, reconnaît instinctivement le charisme, l’énergie, le magnétisme animal et l’aggressivité. Elle réclame une idole. C’est pour la contenter que chaque régime basé sur la foule (empire romain compris) a bâti un culte de la personnalité. Spontanément, la foule va vénérer l’homme de conviction. Le zélé, le Savonarole, le Mahomet, le Luther, celui qui est convaincu d’avoir raison, qui le ressent jusque dans ses tripes. Les zélés de ce genre ont fasciné les masses car ils étaient eux-mêmes fascinés par leur propre dogme. Le tribun idéal exhude la force de caractère, est un homme d’action plus que de réflexion et est audacieux au point de ne pas craindre la mort.

L’essentiel est que l’orateur évoque des images impressionnantes. C’était le cas de  Napoléon qui tournait en spectacle chaque acte, chaque victoire, pour frapper l’imaginaire de son peuple. Il s’agit de les nourrir en images stimulantes, qui confirment ou confortent leurs illusions (pacing), après quoi on pourra peut-être implanter des idées (pas trop) nouvelles. Affirmation. Répétition (la seule figure rhétorique importante, selon Napoléon). Contagion. Dites à quel point vous comprenez leurs sentiments, et que vous les partagez. Scrutez les visages, et reflétez toujours l’émotion qui saisit la foule, au moment où cette émotion apparaît. Gagnez leur sympathie avant de vendre votre salade. Tâchez de comprendre les réticences de certains, s’il y en a.

Le PRESTIGE

L’autorité découle du prestige. Les masses, et même les jurys dans les cours de justice, tendent à se soumettre instantanément à une idée ou un homme de prestige. Le prestige peut être acquis, avec un nom de famille, une fortune, une réputation, un titre, un uniforme ou un poste qui impressionne tellement qui met en panne l’esprit critique des autres. Quid des idées « prestigieuses », dites-vous? Les thèses prestigieuses sont celles qui ont été répétées sans cesse. Homère est mentionné sans cesse en classe, on croise ce nom des centaines de fois dans une vie. Notre esprit animalier, qui veut imiter les autres et suivre les modes, nous fait supposer qu’Homère est forcément génial, même si on a jamais lu la moindre ligne de l’Illyade ou l’Odyssée. On y croît sans jamais vérifier.

Le  prestige personnel est différent. Buddha, Jésus, Mahomet, Jeanne d’Arc,
et Napoléon sont tous devenus prestigieux grâce à un magnétisme personnel, sans bénéficier d’un statut plus élevé que leurs pairs. Le Bon parle du magnétisme de Napoléon, sans arriver à l’expliquer, qui saisissait instantanément ceux qui le voyaient pourtant pour la première fois alors qu’ils étaient plus haut gradés que le jeune corse. Et ceux qui font encore mieux que les hommes les plus charismatiques, les plus prestigieux d’entre tous, ce sera toujours les morts. Jésus a bien plus affecté les masses une fois mort. Et c’est bien difficile pour un mort de décevoir les foules et de voir les masses se retourner contre lui.

Enfin, à défaut d’avoir du prestige, optez pour l’outrance. Faites comme Macron, flattez l’électeur sans gêne, promettez l’impossible comme Trump et salissez l’adversaire en répétant mille fois qu’il est de notoriété publique que c’est un escroc dégénéré et dégoûtant.


Vraiment Le Bon fait du bon boulot et propose une recherche qui n’a pas pris une ride. On reconnaît instantanément les techniques d’hypnose et les techniques de persuasion modernes. Une seule chose me fait mal au coeur. C’est qu’avec mon attachement à la démocratie directe, c’est bien dur de voir les foules montrées pour ce qu’elles sont, des pantins, des gamins et des hypnotisés. C’est de mauvaise augure pour une société dirigée par de petits comités de quartiers ou des assemblées populaires. On le voit avec les jurys, censés amener un gros bon sens populaire dans les cours de justice, mais pourtant à la seule merci des avocats :

“While pleading he would attentively observe the jury. The most favourable opportunity has been reached. By dint of insight and experience the counsel reads the effect of each phrase on the faces of the jurymen, and draws his conclusions in consequence. His first step is to be sure which members of the jury are already favourable to his cause. It is short work to definitely gain their adhesion, and having done so he turns his attention to the members who seem, on the contrary, ill-disposed, and endeavours to discover why they are hostile to the accused. This is the delicate part of his task, for there may be an infinity of reasons for condemning a man, apart from the sentiment of justice.” These few lines résumé the entire mechanism of the art of oratory, and we see why the speech prepared in advance has so slight an effect, it being necessary to be able to modify the terms employed from moment to moment in accordance with the impression produced.

Le Bon ajoute comment un avocat, qui a repéré un jury renfrogné et hostile, a pu le rallier à sa cause instantanément. L’avocat a stoppé sa plaidoirie, a demandé à ce qu’on abaisse les rideaux aux fenêtres, puisque ce jury était probablement aveuglé par la lumière du soleil. Ce jury a voté de manière à repayer cet acte de gentilesse. Et ce n’est pas les jurys les problème. Le Bon ajout que le juge est fiable car il est seul. Remplacer les jurys par un nombre égal de juges créerait une foule qui prendrait des décisions de manière identique.

Au final, les jurys me semblent bien trop malléables. Si on veut sauver la démocratie réelle, en reprenant par exemple le tirage au sort d’Étienne Chouard, je crois qu’il faudra absolument choisir des décideurs qui agiront seuls. Le tirage au sort ne devrait jamais servir qu’à garnir des assemblées de moutons!

Si jamais vous voulez une copie papier du livre, je vous recommande Kontre Kulture

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